Dernière mise à jour le 23 octobre 2026

Une porte, deux fenêtres, parfois une cheminée… et derrière la façade, aucune maison au sens habituel du terme. La pièce s’enfonce directement dans la roche. Autour de Saumur, Chinon ou Doué-en-Anjou, ce genre de paysage est loin d’être exceptionnel. Le Saumurois possède même la plus forte concentration de sites troglodytiques de France et la région compte plus d’un millier de kilomètres de galeries souterraines. Leur présence ne vient pourtant pas d’une passion ancestrale pour la vie sous terre. Elle raconte surtout une histoire de géologie, de carrières et d’habitants suffisamment ingénieux pour donner plusieurs vies au même morceau de roche.

Comment la géologie a-t-elle fait naître des maisons dans la roche ?

Tout commence avec une mer vieille de 90 millions d’années

Pour comprendre les troglodytes d’Anjou et de Touraine, il faut remonter bien avant les premiers habitants. Il y a environ 90 millions d’années, la région est recouverte par une mer dont les sédiments vont progressivement former le tuffeau, cette pierre calcaire claire si caractéristique du Val de Loire.

Tendre lorsqu’elle vient d’être extraite puis plus résistante en séchant, elle est relativement facile à travailler. Pendant des siècles, elle sert à construire des maisons, des églises, des bâtiments publics et bien sûr de nombreux châteaux de la Loire. Les blocs voyagent même par bateau. Du tuffeau saumurois a notamment été utilisé pour la cathédrale de Nantes et le Parlement de Bretagne à Rennes.

Cette pierre participe encore aujourd’hui à l’identité des paysages quand on choisit de suivre la Loire au-delà de ses châteaux les plus connus.

Pour construire au-dessus du sol, il a d’abord fallu creuser dessous

À partir des coteaux, les carriers avancent horizontalement dans le tuffeau pour extraire de grands blocs. Entre le XVe et le XIXe siècle, cette activité prend une ampleur considérable dans le Saumurois et le Chinonais. Les pierres partent vers les chantiers tandis que les galeries restent derrière elles.

Certaines deviennent des caves, d’autres des espaces de travail, puis des logements. Le développement de l’habitat troglodytique est donc directement lié à l’exploitation de la pierre. Dans certains cas, une maison est même semi-troglodytique, avec des pièces creusées dans le coteau prolongées par une partie construite à l’extérieur.

Le résultat est particulièrement visible dans des villages comme Turquant, Souzay-Champigny ou Parnay, où portes, fenêtres et façades semblent parfois sortir directement de la falaise.

À Doué, on ne creuse pas sur le côté mais vers le bas

Autour de Doué-en-Anjou, le paysage souterrain obéit à une autre logique. L’exploitation de certaines roches calcaires, notamment le falun, s’effectue depuis la surface. Les habitants commencent par creuser une cour en contrebas, puis aménagent des espaces tout autour.

On parle alors de troglodytisme de plaine, une forme particulièrement caractéristique du secteur de Doué-la-Fontaine. Depuis la surface, il est parfois difficile de deviner ce qui se trouve quelques mètres plus bas. Les jardins peuvent même occuper le terrain situé au-dessus des habitations.

À quelques dizaines de kilomètres, le village troglodytique de Trôo montre encore une autre façon de composer avec la roche, cette fois dans la vallée du Loir.

Comment vivait-on réellement dans une habitation troglodytique ?

À Rochemenier, toute une ferme descend sous terre

Le village de Louresse-Rochemenier permet de dépasser l’image de la simple cave aménagée. Son musée conserve deux anciennes fermes troglodytiques comprenant des habitations mais aussi des dépendances, une chapelle, des celliers, des espaces pour les animaux, un four à pain et des puits.

La vie souterraine était donc aussi une vie agricole. On y dormait, on cuisinait, on stockait les récoltes et on travaillait. Une vingtaine de salles permettent aujourd’hui de comprendre ce quotidien qui n’est d’ailleurs pas si lointain. Certaines fermes troglodytiques ont encore été habitées au XXe siècle.

À Rochemenier, le bourg primitif creusé dans le calcaire est même décrit comme deux fois plus étendu que le bourg visible en surface. De quoi relativiser sérieusement la première impression donnée par une promenade dans les rues.

Douze degrés toute l’année ne règlent pas toutes les questions de confort

Les galeries souterraines bénéficient d’une température assez régulière. Dans les caves du secteur, elle se situe généralement autour de 12 à 14 °C, avec une forte humidité. L’avantage est évident pour conserver certains produits et profiter de fraîcheur en été.

Pour habiter, la situation est plus nuancée. La faible lumière naturelle, l’humidité, la ventilation ou les infiltrations demandent une attention particulière. Les réhabilitations contemporaines doivent donc composer avec la roche plutôt que compter uniquement sur son effet de climatisation naturelle.

Cela n’empêche pas certains troglos de devenir aujourd’hui des logements atypiques où passer quelques jours, voire de retrouver une fonction résidentielle permanente.

Les troglos n’étaient pas tous des logements modestes

L’autre idée reçue concerne leurs habitants. L’habitat creusé dans la roche n’était pas systématiquement réservé aux populations les plus pauvres. Si beaucoup de logements étaient simples, on trouve également dans les coteaux saumurois des demeures seigneuriales troglodytiques.

À Turquant, la Grande Vignolle en offre un exemple saisissant avec ses façades en pierre, ses escaliers, ses cheminées et ses espaces creusés dans le coteau. Sous terre aussi, le nombre de mètres carrés et la taille de la cheminée pouvaient visiblement faire leur petit effet.

Pourquoi les galeries ont-elles continué à servir après les habitants ?

Les bouteilles ont rapidement apprécié l’adresse

Lorsque l’extraction du tuffeau décline, les anciennes carrières trouvent de nouveaux usages. Leur température régulière et leur humidité stable intéressent particulièrement les producteurs de vin. Autour de Saumur, Chinon, Bourgueil ou Vouvray, de nombreuses galeries servent ainsi à la vinification ou au stockage des bouteilles.

Certaines caves ont accumulé les reconversions. À Rochecorbon, près de Tours, les Grandes Caves Saint-Roch ont successivement accueilli une carrière de tuffeau, un élevage de vers à soie, une champignonnière puis une activité viticole. Peu de locaux commerciaux peuvent afficher un CV aussi fourni.

Le champignon de Paris a lui aussi quitté la capitale

Son nom a survécu au déménagement. La culture du champignon de Paris s’était développée dans les sous-sols de la capitale avant que les travaux du métro ne viennent compliquer sérieusement la cohabitation.

À la fin du XIXe siècle, une partie de la production rejoint le Val de Loire au moment où l’exploitation du tuffeau libère de nombreuses galeries. Avec leur température constante et leur humidité élevée, celles-ci offrent des conditions particulièrement adaptées aux champignons.

Une activité peut donc en cacher une autre. La carrière permet d’abord de bâtir à l’extérieur, puis elle devient logement, cave ou champignonnière lorsque la pierre n’est plus exploitée.

Comment reconnaître un paysage troglodytique ?

  • Des portes et fenêtres ouvertes directement dans un coteau peuvent signaler un habitat creusé horizontalement dans le tuffeau.
  • Une cour située plusieurs mètres sous le niveau du terrain est typique de certains habitats troglodytiques de plaine.
  • Des cheminées qui émergent directement du sol ou du coteau peuvent révéler la présence de pièces derrière la roche.
  • Une succession de caves le long d’un coteau viticole peut cacher un réseau d’anciennes carrières beaucoup plus vaste qu’il n’y paraît.

Le plus surprenant reste souvent invisible depuis la route. Quelques ouvertures dans une falaise peuvent donner accès à des dizaines de mètres de galeries creusées au fil des siècles.

Les villages troglodytiques d’Anjou et de Touraine ne sont donc pas nés d’une volonté particulière de vivre caché sous terre. Ils montrent surtout jusqu’où l’architecture peut s’adapter à la géologie et aux ressources disponibles. La pierre extraite a construit les bâtiments visibles tandis que les espaces laissés derrière ont accueilli toute une deuxième vie. C’est sans doute ce qui rend ces paysages aussi déroutants aujourd’hui. Dans certaines communes, regarder les façades ne raconte que la moitié de l’histoire. L’autre se poursuit quelques mètres plus loin, directement dans la roche.

 

Sources ; Parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine ; Anjou Tourisme ; Touraine Val de Loire.

Crédit photo : Fab5669, CC0, via Wikimedia Commons